RÉCUPÉRATION
Alors que se déroule le Congrès du Front national à Tours, afin d’élire celle qui va remplacer Jean-Marie Le Pen, voici un des thèmes qui sera au centre des conversations des militants frontistes. Bien plus organisées qu’un simple apéro « saucisson-pinard », mais tout aussi provocatrices, les « Assises sur l’islamisation dans nos pays » ont confirmées la récupération politique du concept de laïcité par les extrême-droites européennes.
Margaux Duquesne avec John Paul Lepers
Image : Julien Boluen
Montage : Etienne Broquet
A plus de 600 mètres de l’Espace Charenton dans le 12ème à Paris, il faut montrer patte blanche auprès des forces de l’ordre qui font barrage aux deux extrémités de la rue. Une manifestation rassemblant quelques centaines de personnes vient de se dissoudre. A l’intérieur, les discours ont commencé dès le matin. Toute la journée de ce 18 décembre, le public écoute sagement les divers intervenants. A la pause-déjeuner, les langues se délient, décomplexées. Il n’y a pas vraiment débat sur l’opportunité d’une telle rencontre, puisque la plupart des personnes qui ont payé leur place (10 euros !) semblent d’accord avec les idées énoncées par les personnalités au micro. A la buvette, une dame s’affole parce qu’on l’a filmé : « Vous n’êtes pas d’Europe 1, j’espère ? » « Heu, non… » « Ah bon, tant mieux, car eux ils sont d’extrême gauche… » Ces assises sentent le grand meeting politique, visant à rassembler les forces de l’extrême droite, en vue des prochaines élections présidentielles de 2012. On croise quelques fidèles du Front National, mais le public s’est élargi, certains se présentant issus de la gauche. Ici, on s’affiche résolument « laïque » : un concept bien pratique utilisé à toutes les sauces pour défendre des idées qui frôlent souvent la xénophobie et le racisme.
Les Assises sont organisées par le mouvement Bloc identitaire et l’association Riposte Laïque. Bloc identitaire a été fondé en 2003 par les dirigeants d’ultradroite Unité radicale. Fabrice Robert, son président, a affirmé que « le problème n’est pas qu’il n’y a pas assez de mosquées. C’est qu’il y a trop de musulmans ». Depuis 2009, ce mouvement concurrence officiellement le FN puisqu’il est devenu un parti politique. « Il sera représenté par le candidat Arnaud Gouillon à la présidentielle de 2012 ». rappelle l’un de ses membres, fièrement. Bloc identitaire, qui mise sur les identités régionales, compte aujourd’hui environ 600 à 800 militants. Riposte Laïque, de son côté, est une association qui diffuse un journal sur le web et par courrier électronique, et qui se cache derrière la laïcité et les valeurs de la République pour lutter contre ce qu’elle appelle « l’islam politique, en France et dans de nombreux pays d’Europe et du monde », que Riposte Laïque décrit comme « offensive ». Riposte Laïque se revendique « de gauche, laïque et progressiste ». Elle a été fondée par des anciens de Respublica, une publication politique taxée d’islamophobie. Pierre Cassen, un ancien militant à la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR), est aussi l’un des cofondateur. Bloc identitaire et Riposte Laïque s’étaient déjà associés pour l’ « apéro saucisson-pinard » du printemps 2010.
Sur l’affiche des Assises, on peut lire « Christian Vanneste, député UMP du Nord (sous réserve) ». Or ce député a démenti « avoir jamais pensé » se rendre aux Assises. Sur son blog, il publiait un billet, le 14 décembre, intitulé « Positivement laïc » où il commence par cette explication : « Depuis deux semaines déjà, j’ai prévenu les organisateurs d’une réunion organisée le 18 décembre prochain consacrée à “l’islamisation” que je ne serai pas présent à cette manifestation. Je n’irai pas dissimulé sous un niqab dont j’ai justement souhaité l’interdiction… » Deux jours plus tôt, le site islamenfrance.fr publiait l’email que Vanneste avait envoyé au site, où il explique avoir prévenu les organisateurs qu’il ne s’y rendrait pas « étant retenu dans (s)a circonscription ce week-end là, par les préparatifs de la fête de Noël. » Il rajoute qu’il s’entend très bien avec les musulmans de sa circonscription. Pourquoi son nom était alors indiqué sur l’affiche ? A-t-il fait marche arrière, à la dernière minute, en prévoyant l’ampleur et la médiatisation de l’évènement ? Rappelons que quelques jours plu, antis tôt, Marine Le Pen avait créé la polémique en évoquant la période de « l’Occupation » à propos des prières des musulmans dans la rue… L’UMP avait fortement réagi contre ces provocations.
Les Assises avaient aussi annoncé la venue du maire de Montfermeil, Xavier-Lemoine, membre du parti chrétien-démocrate associé à l’UMP. Mais celui-ci à nié en bloc avoir eu un quelconque rapport avec cet évènement.
Etait bien présent, par contre, Oskar Freysinger, député suisse de l’UDC et chef de fil du « Non aux minarets ! ». C’est Freysinger qui a lancé avec succès le referendum interdisant la construction de minarets sur les mosquées en Suisse. Ici, Aux « Assises sur l’islamisation dans nos pays » , Oskar Freysinger est accueilli comme une star, un héros européen. Il est vrai que son look de cow boy bronzé portant catogan et santiag, tranche avec les cranes rasés des fachos qu’on a l’habitude de voir. Mais qu’on ne s’y trompe pas, si l’habillage est renouvelé, le fond reste bien le même. Son parti d’extrême droite utilise des campagnes de publicité d’un goût particulièrement douteux. Leur visuel contre les minarets, par exemple, a été jugée « raciste », en 2009, par la mairie de Bâle-Ville, qui l’a interdit dans ses rues et ses espaces publics. De nombreux médias avaient également annoncé, à cette époque, refuser de publier des encarts publicitaires reprenant ce visuel. En France le FN avait tenté de reprendre le même concept avec une affiche qui a très vite été interdite sur le territoire national. Et ce n’est pas la première campagne de propagande de l’UDC qui a fait polémique
…En 2007, déjà, ce parti politique affichait sans complexe des moutons blancs excluant un mouton noir, avec écrit en gros « pour plus de sécurité ».
Vers 16h, les organisateurs, s’affolent. Des contre-manifestants s’approcheraient de l’Espace Charenton. La protection rapprochée se prépare, à l’entrée. Les esprits s’échauffent et le chef des « gros-bras » rappelle à l’ordre ses hommes: « Attention, hein, pas de dérapage les gars! On reste professionnel. Pro-fes-sio-nel. » Finalement, les contre-manifestants n’arriveront jamais jusqu’à eux. Peut-être parce qu’ils n’ont pas réussi à passer au travers de l’important barrage-policier, que la Préfecture avait mis en place.
Publié le 15 janvier 2011 sur LaTéléLibre.fr par Margaux Duquesne et John Paul Lepers
http://latelelibre.fr/index.php/2011/01/quand-la-laicite-se-deguise-contre-lislam/
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